Entretien avec l’ambassadeur Stefano Toscano, Directeur du CIDHG

L'ambassadeur Stefano Toscano est à la tête du Centre international de déminage humanitaire de Genève (CIDHG) depuis janvier 2014. Il nous reçoit dans son bureau, à la Maison de la paix, pour parler de ses nouvelles responsabilités, de ses priorités pour le CIDHG et des grands moments pour 2014.

Avril 2014

Le Centre international de déminage humanitaire de Genève (CIDHG) travaille à l'élimination des mines, des restes explosifs de guerre, ainsi que d' autres engins explosifs dans les pays affectés. La tâche n'est pas mince. Aujourd'hui, plus de 80 pays sont encore contaminés par des mines et des restes explosifs de guerre. Les conflits récents, comme il y a deux ans en Libye ou aujourd'hui en Syrie, nous rappellent, si besoin, que ce problème est toujours d'actualité, et ce malgré les avancées réalisées depuis l'adoption de la Convention sur l'interdiction des mines antipersonnel en 1997.

Le CIDHG héberge également le secrétariat de la Convention sur l'interdiction des mines antipersonnel et devrait accueillir celui de la Convention sur les armes à sous-munitions, les deux principaux traités internationaux dans le domaine.

Basé à la Maison de la paix, le CIDHG emploie aujourd'hui 48 personnes, dont de nombreux experts de renommée internationale dans des domaines tels que la lutte contre les mines, le désarmement, l'humanitaires ou encore le droit international. Son directeur, l'Ambassadeur Stefano Toscano, a rejoint le centre en janvier 2014. Il apporte à ce poste une solide expérience de la diplomatie multilatérale ainsi que du désarmement et des questions humanitaires.

Dans cette interview, il nous parle de ses nouvelles responsabilités, de ses priorités pour le CIDHG et des grands moments pour 2014. 

 

Parlez-nous de votre rôle en tant que Directeur du CIDHG. Qu'est-ce que cela implique?

Les attributions du Directeur sont avant tout formellement décrites par nos statuts. Ceux-ci stipulent que le Directeur est responsable de la gestion opérationnelle, financière et administrative du Centre, sous la direction stratégique du Conseil de fondation. J'exerce ces fonctions depuis peu et m'y familiarise au fur et à mesure. Certaines facettes en sont particulièrement importantes.

Tout d'abord, je crois que le Directeur se doit de veiller à ce que le Centre soit constamment en éveil. Pour nous, cela se traduit par la vision d'un monde sans mines, sans armes à sous-munitions ni restes explosifs de guerre, afin de sauver des vies et de favoriser le développement des pays touchés. Nous nous efforçons d'être et de rester un acteur de premier plan en matière de déminage. Pour cela, nous devons avoir une stratégie et un mandat clairs, créer les meilleures conditions de travail possibles pour nos collègues et entretenir de bonnes relations avec nos partenaires, qu'il s'agisse des autorités dans le secteur des mines, des bailleurs de fonds, des organismes internationaux, des organisations non gouvernementales (ONG) ou des institutions académiques.

Qu'est-ce qui vous plaît le plus dans votre nouveau travail?

Je m'identifie fortement au mandat du Centre et je porte un vif intérêt aux questions qui y sont traitées : j'ai été en charge de questions de désarmement et d'affaires humanitaires tout au long de ma carrière. Cette nouvelle fonction représente donc un aboutissement logique pour moi.

J'ai aussi une grande expérience de la diplomatie multilatérale et j'ai eu la bonne surprise de croiser beaucoup d'anciens collègues avec qui j'ai précédemment travaillé sur les armes légères et les armes de petit calibre, que ce soit à Berne, à New York ou à Vienne.

Je trouve stimulant de travailler dans un environnement international, aussi bien dans le Centre qu'au sein de la Genève internationale. Je suis très reconnaissant de l'accueil que j'ai reçu de mes collègues, qui sont des experts renommés au niveau international et qui constituent le point fort de notre Centre.

Avez-vous identifié des priorités?

En ce moment, il s'agit avant tout pour moi d'atteindre ma vitesse de croisière! Je me trouve dans une phase d'apprentissage dense.

Le Centre vit une année spéciale pour plusieurs raisons. Nous avons tout d'abord emménagé dans la Maison de la paix au mois de janvier. Deuxièmement, nous sommes dans une phase d'évaluation et nous élaborons une nouvelle stratégie pour les quatre ans à venir. Cela implique un regard tourné vers l'avenir, qui tient compte d'un contexte de travail en évolution. Nous devons à tout prix rester pertinents dans notre domaine d'action et amener une valeur ajoutée aux communautés que nous servons.

En ce qui concerne la lutte contre les mines, la Convention d'Ottawa sur les mines antipersonnel est un succès. Si elle a contribué à progresser vers l'élimination des mines antipersonnel et a permis des résultats impressionnants, il reste néanmoins encore beaucoup à faire. Certains gouvernements s'approchent des objectifs de la Convention, mais le problème de la contamination résiduelle demeure. N'oublions pas que les états impliqués dans la Seconde Guerre mondiale, comme par exemple l'Allemagne, l'Angleterre ou l'Italie, trouvent presque quotidiennement des bombes qui datent de cette époque.

Il faut aussi faire preuve d'ouverture d'esprit face à des problèmes nouveaux ou méconnus. Nous sommes en bonne position pour cela étant donné que nous sommes en contact constant avec le terrain. Actuellement, nous nous concentrons par exemple sur les mines anti-véhicule. Ces dernières ne sont pas interdites et pourtant elles menacent gravement la vie et les moyens de subsistance d'êtres humains. Au Cambodge, la mécanisation de l'agriculture fait qu'il y a désormais davantage d'accidents dus à ces armes qu'aux mines antipersonnel. Les mines anti-véhicule n'explosent pas quand on marche dessus, il faut une pression plus importante. En plein champ, des tracteurs provoquent ainsi tout à coup la déflagration de mines posées il y a plusieurs dizaines d'années.

Quels sont, selon vous, les trois principales caractéristiques du CIDHG?

Le Centre est avant tout une organisation facilitatrice: nous donnons aux acteurs engagés dans la lutte contre les mines les moyens d'agir mieux et plus efficacement que ce soit au niveau stratégique, technique ou de gestion des programmes.

En deuxième lieu, et j'ai pu le constater avec plaisir lors d'une mission récente en Asie du Sud-est, le Centre jouit d'une grande confiance de la part de ses partenaires. Nous sommes perçus comme une organisation indépendante et impartiale, mue par le souci de promouvoir des normes et des pratiques basées sur des faits.

Troisièmement, notre expérience du terrain nourrit notre travail de recherche : les résultats permettent de définir des bonnes pratiques et des orientations grâce auxquelles nos partenaires renforcent leur action.

Quels défis anticipez-vous?

Un des défis de la lutte contre les mines est de terminer le travail. Ni la Convention sur les mines antipersonnel ni celle sur les armes à sous-munitions n'ont encore été universellement ratifiées. En outre, de nombreux pays ont encore besoin d'aide pour éliminer les mines et les armes à sous-munitions de leur territoire. Enfin, l'utilisation des mines antipersonnel est toujours d'actualité, comme en Libye il y a deux ans, ou aujourd'hui en Syrie. C'est une préoccupation.

Il est également crucial de créer des ponts: on ne peut pas aborder la lutte contre les mines de manière isolée. Elle doit être intégrée à d'autres questions comme celles liées au développement ou à la promotion de la paix et de la sécurité. Nous avons élaboré des méthodologies, des outils et des approches qui peuvent servir à d'autres secteurs, et vice versa. Je pense que la lutte contre les mines a beaucoup à offrir et à tirer de tels échanges.

Un autre défi important réside dans l'appropriation par les pays de leurs propres programmes de lutte contre les mines. Nous soutenons les autorités nationales afin qu'elles soient pleinement capables de faire face aux problèmes d'aujourd'hui et de demain, lorsque les organisations et les agences internationales qui les appuient durant de nombreuses années quitteront le pays.

Il faut aussi dire que la valeur de notre Centre est fortement déterminée par ceux qui y travaillent. Nous veillons donc constamment à retenir les meilleurs experts internationaux en matière de déminage.

Quels seront les événements marquants pour le Centre en 2014?

L'une de nos principales activités au cours de ces dernières années a été de développer une base de données à l'usage de la lutte contre les mines baptisée "Information Management System for Mine Action (IMSMA)". Nous aidons les pays à s'en servir en les formant et en les assistant à distance. Le système a une composante de géolocalisation (SIG) qui leurs permet de gérer et de planifier les opérations de déminage sur le terrain. Ils peuvent notamment tenir un registre de ce qui a été nettoyé et de ce qui reste à faire. En 2014, nous allons lancer une nouvelle version d'IMSMA, qui tiendra mieux compte des besoins des utilisateurs et des expériences du terrain. Une nouvelle fonction permettra aux pays de gérer la dimension d'assistance aux victimes de leurs programmes. C'est une innovation importante.

Nos travaux sur la contamination sous-marine constituent un autre avancement important. Il faut savoir qu'il y a également des mines et des restes explosifs de guerre sous l'eau, dans les ports, les lacs, les rivières ou les océans et que ceci a un impact sur l'environnement, le développement et la sécurité. Il faut doter les communautés affectées de normes et de méthodes pour lutter contre cette contamination. Le Centre travaille sur des lignes directrices, en consultation avec les différentes parties concernées, qui seront ensuite soumises à l'ONU pour approbation formelle.

Cette année, nous mettons également l'accent sur la diffusion de notre travail : nous avons publié une nouvelle version de notre publication phare, le Guide to Mine Action, avons remanié notre site internet, et travaillons à des programmes de sensibilisation multilingues. En 2014 nous nous concentrons sur les langues perses. Un atelier organisé à Téhéran, en mai, couvrira l'Iran, l'Afghanistan et le Tadjikistan.

Vous venez d'emménager dans la Maison de la paix. Quel rôle envisagez-vous pour ce nouveau lieu?

Au Centre, nous croyons fermement au concept de Maison de la paix. Nous pensons qu'elle peut valoir davantage que la somme de ses parties. C'est un endroit où les acteurs peuvent se rencontrer, réfléchir et agir. Les différents partenaires ont désormais la volonté de tirer parti des synergies qu'on pourrait développer dans certains aspects de notre travail.

Un exemple concret est la question du suivi et de l'évaluation, qui prend de plus en plus d'ampleur. Les organisations doivent pouvoir rendre compte intégralement de ce qu'elles font et progresser constamment vers leurs objectifs. Nous avons joint nos forces, ces dernières années, avec le Centre de politique de sécurité à Genève (GCSP), le Centre de Genève pour le contrôle démocratique des forces armées (DCAF) et le Small Arms Survey, qui sont ou seront également basés à la Maison de la paix. Nous dispensons des formations sur le suivi et l'évaluation des programmes qui sont très appréciées. Il existe une volonté d'aller de l'avant ensemble et de concrétiser certaines idées.

 

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