Entretien avec Gunilla von Hall, correspondante à Genève du journal suédois Svenska Dagbladet

Gunilla von Hall est la correspondante à Genève du quotidien suédois Svenska Dagbladet. Elle nous parle de sa carrière, de son travail à Genève, des sujets qu'elle couvre et du rôle des médias dans la coopération internationale.

Décembre 2013

Gunilla von Hall est la correspondante à Genève du journal suédois Svenska Dagbladet.

Basé à Stockholm, Svenska Dagbladet est l'un des principaux quotidien suédois, tirant à 300'000 exemplaires chaque jour pour un lectorat de plus d'un million de personnes. Il emploie 200 journalistes, dont 15 correspondants à l'étranger.

Gunilla von Hall travaille pour Svenska Dagbladet à Genève depuis plus de 20 ans. Chaque mois, elle publie une vingtaine d'articles sur la Genève internationale, soit plus de 200 par an. Elle revient, dans cette interview, sur sa carrière, son travail à Genève, les domaines qu'elle couvre et le rôle que des médias dans la coopération internationale.

Quand êtes-vous arrivée à Genève?

Je suis arrivée comme correspondante à Genève en 1990. Mon journal m'a envoyée ici en partant du principe que Genève constituerait un point d'ancrage idéal pour couvrir les affaires internationales, et il avait parfaitement raison.

J'ai ainsi travaillé comme correspondante de guerre depuis Genève de 1990 à 2000. J'ai couvert la guerre du Golfe en 1990-1991, voyageant régulièrement en Irak et au Koweït. Puis la guerre de Bosnie a éclaté et je l'ai couverte de 1992 à 1995, voyageant notamment en Bosnie, à Belgrade ou en Croatie.

En 1994-1995 je me suis rendue dans la région des Grands Lacs, au Burundi d'abord, puis au Rwanda. C'était très intense. J'ai assisté au génocide sans savoir sur le moment que c'en était un. Puis j'ai couvert la République démocratique du Congo (RDC), connue à l'époque sous le nom de Zaïre.

Dans les années 1990, Genève était donc en quelque sorte ma valise, et le Palais une excellente base internationale me permettant d'assister aux conférences de presse, de recueillir des informations et de se tenir au courant de ce qui se passe. Je voyais les choses à la fois du point de vue du terrain et de Genève, où l'on trouve toutes les informations relatives aux questions humanitaires ou aux réfugiés. C'était une très bonne combinaison.

Cela m'a aussi donné l'occasion de voyager sur le terrain avec l'ONU. J'ai par exemple accompagné la Haute-Commissaire pour les réfugiés en Bosnie et je me suis rendue en Irak avec les inspecteurs de l'ONU sur les armes de destruction massive, ainsi qu'en Afrique avec le CICR, le HCR et l'UNICEF.

J'ai également couvert dans les années 1990 différentes catastrophes naturelles, au Honduras et au Salvador notamment. Après cela je suis davantage restée à Genève et moins montée au front.

Voyagez-vous encore aujourd'hui?

Oui, je continue à voyager, mais je ne vais plus dans les pays en guerre. J'ai par exemple été au Sri Lanka avec Ban Ki-moon il y a quelques années, juste après la guerre, pour couvrir la question des réfugiés et des crimes de guerre. Je vais de temps à autre en Italie, s'il y a un papier à écrire sur les réfugiés, à Lampedusa par exemple. J'irai également à Bali pour couvrir la conférence de l'OMC.

Je vais donc sur le terrain, mais sans prendre les mêmes risques. Pour ce faire, Genève est une base idéale. Tout ce qui se passe dans le monde y est reflété. Vous vous faites des contacts, recueillez l'information de base et vous vous envolez sur le terrain.

Vous concentrez-vous uniquement sur la Genève internationale ou couvrez-vous d'autres questions?

Je couvre tout ce qui se passe à l'ONU, bien sûr, mais également les nouvelles suisses et italiennes. En moyenne, je dirais que 80% de mon temps est consacré à la Genève internationale et 20% à la Suisse et à l'Italie.

En ce qui concerne la Genève internationale je m'occupe des questions liées au travail, au commerce, aux droits de l'homme, à la santé et à l'humanitaire, ainsi qu'au CERN. J'ai par exemple beaucoup écrit sur le LHC. Je couvre bien-sûr également les crises humanitaires, la Syrie et les négociations avec l'Iran.

En ce qui concerne la Suisse, j'étais la semaine dernière à Bremgarten pour un papier sur les réfugiés et les zones de la ville où ils ne peuvent pas se rendre sans permis. J'ai passé la journée dans le centre de réfugiés, j'ai interviewé des réfugiés ainsi que le maire de Bremgarten. C'était un excellent article. Vous avez en Suisse ces histoires très frappantes: j'ai couvert il y a quelques années l'histoire des minarets, et je suis bien sûr les banques. Je couvre également le feuilleton des Gripen! L'autre jour, il y avait ce sujet incroyable avec un diamant rose vendu chez Sotheby's. J'ai couvert la vente en direct du Beau-Rivage pour le site web du journal, de 19 heure à minuit!

Pour l'Italie, je suis généralement ce qui concerne Berlusconi ainsi que les grandes crises gouvernementales.

Par rapport à la Genève internationale, quels sont les sujets qui passionnent vos lecteurs?

Je dirais que les Suédois montrent beaucoup d'intérêt pour les crises humanitaires, les réfugiés, les épidémies et les droits de l'homme. C'est très Suédois: nous avons cette conscience sociale. Le commerce international intéresse également nos lecteurs, mais dans une moindre mesure.

J'ai des collègues qui partent parce qu'ils n'ont pas assez de travail, les journalistes freelance ont de la peine, mais mon journal est ravi, et ce plus que jamais, parce que Genève est une vraie mine d'or. En tant que journaliste généraliste, je peux m'occuper de politique internationale, d'économie, de santé ou encore de culture.

J'ai un éditorial par semaine dans le journal où je peux mettre en lumière un sujet qui ne fait pas nécessairement la une. Mon dernier éditorial portait sur Mia Farrow, permettant de mettre en lumière le conflit en République centrafricaine, car autrement personne ne s'y serait intéressé. Elle est passée à Genève pour en parler et je l'ai interviewée. Quelquefois je consacre cet éditorial aux affaires internationales, en lien avec l'ONU, et parfois à la Suisse, en lien notamment avec ma vie quotidienne ici: notamment l'école et les fêtes d'anniversaire de mes enfants. J'essaie d'équilibrer.

Quel est votre point de vue sur l'évolution de la couverture médiatique de la Genève internationale?

Je dirais que les médias du "Vieux Monde" délaissent un peu Genève. Les correspondants européens se font plus rares et beaucoup de journalistes Anglo-Saxons sont partis. Il y avait The Independent, The Guardian, Le Monde, El Mundo, El Pais et La Reppublica, mais ils sont tous partis. Les agences sont restées mais elles font des coupes dans leur personnel: AP a drastiquement réduit, et Reuters et EFE ont également effectué des coupes.

A la place, il y a maintenant plusieurs journalistes qui viennent d'Asie, du monde arabe, d'Afrique du Nord, du Brésil ou de l'Inde. Je dirais que le nombre de correspondants reste stable mais que leur profil change. Il y a aussi beaucoup de journalistes freelance et moins de correspondants permanents.

Pendant une période, Genève fonctionnait un peu au ralenti, dans l'ombre. Mais depuis un an ou deux, tout revient ici. Il y a la Syrie, l'Iran, le CERN et son prix Nobel, et aussi l'OMC avec la Conférence de Bali. Vous avez de nombreux journalistes qui viennent à Genève pour couvrir des événements importants comme l'Iran et la Syrie. Leurs médias les envoient ici par avion. C'est dommage, ils feraient mieux d'avoir des gens basés à Genève, surtout maintenant qu'il y a tant de choses qui s'y déroulent. Mais Genève est une ville chère et les médias n'ont pas d'argent.

C'est donc un tableau très contrasté: il se passe plus de choses que jamais et, en même temps, le nombre de journalistes ne cesse de diminuer.

Comment expliquer que toutes ces importantes négociations se tiennent à Genève?

Beaucoup d'acteurs sont présents. Genève est aussi un endroit neutre, et il est facile de s'y rencontrer du point de vue logistique et politique. New York étant aux États-Unis, Genève est considéré comme un endroit plus neutre et tout aussi bien équipé.

Quel rôle jouent, selon vous, les médias dans la coopération internationale?

Nous jouons un rôle important du fait que nous reflétons les crises humanitaires, les guerres, les conflits, les droits de l'homme ou encore les négociations commerciales. On peut dire que nous donnons une voix à ces questions, que nous les mettons en lumière. Sans les médias, la plupart de ces sujets ne seraient pas connus. Et ils serait, de ce fait, beaucoup plus difficile pour les agences humanitaires de mettre en avant leur travail, d'attirer des fonds, et d'obtenir des engagements politiques.

Quelle est votre journée type?

Je voudrais bien avoir une journée type! Je démarre ma journée en consultant les nouvelles et les différents médias: journaux suédois, suisses, italiens et internationaux, ainsi que Twitter. Le problème c'est la surcharge d'information. On parcourt donc tout ça et, sur cette base, on se fait une idée de "ce qui se passe aujourd'hui". Ou on s'attaque à la préparation d'un sujet qu'on a déjà prévu de réaliser. Aujourd'hui, par exemple, j'ai commencé à planifier des interviews sur l'OMC.

C'est un doux mélange entre trouver les news de la journée, parce que j'écris presque chaque jour, et préparer des sujets sur le plus long terme. Comme journal, nous devons également amener une valeur ajoutée par rapport à ce que font les agences.

Votre prochain article?

L'Iran et, en parallèle, l'OMC avec la négociation d'un nouvel accord mondial sur le commerce et la renaissance du système commercial multilatéral. Je pense aussi faire un article sur les "sex boxes" de Zurich. Donc trois articles très différents: de la grande politique, du commerce international et un sujet suisse.

C'est peut-être la frustration: il y a tellement de sujets à Genève qu'en tant que journaliste généraliste on couvre tout, mais en surface. Impossible de devenir une experte sur un sujet!

En moyenne, combien d'articles écrivez-vous chaque mois en lien avec la Genève internationale?

Entre 20 et 25. J'écris chaque jour ou presque, week-end compris, sur des sujets liés à la Genève internationale. Si j'étais cheffe de rubrique dans un média j'enverrais un journaliste ici pour couvrir les affaires internationales et utiliser Genève comme base!

Est-ce que Svenska Dagbladed a des correspondants dans d'autres villes internationales?

Nous avons 15 correspondants à l'étranger, notamment à Bruxelles, Berlin, New York, Washington, Bangkok, en Afrique du Sud et naturellement à Genève.

Vos impressions sur la vie et le travail à Genève?

Très bonnes je dirais. Les déplacements sont faciles et les gens fiables. C'est très agréable d'interviewer des personnes. J'aime les Suisses, ils sont civilisé et polis. C'est une bonne base.

J'ai juste l'impression parfois que nous restons à côté de ce qui se passe à Genève parce que nous sommes dans la Genève internationale. Je ne sais pas comment nous pourrions tisser plus de liens entre ces deux mondes mais il pourrait y avoir plus de contacts. Il y a, d'une certaine façon, plusieurs mondes parallèles ici: le monde des banques, le monde humanitaire, le monde du commerce. Et les Suisses restent avec les Suisses et les internationaux avec les internationaux. Ce sont quasiment des univers parallèles qui ne se rencontrent pas. Et c'est dommage parce qu'il y a tant de questions et de gens intéressants. Ce serait vraiment bien qu'il y ait plus d'échanges!

Une grande différence par rapport à la Suède, c'est la transparence. En Suède, presque tout est public. Je peux par exemple aller voir les impôts et consulter votre dossier, savoir combien vous gagnez. Je peux presque tout savoir sur vous. En Suisse, c'est très différent, tout est très opaque et c'est dommage. Je sais que c'est un pays différent, avec une autre façon de penser, mais cela fait que les informations sont plus difficiles à obtenir parce qu'on trouve souvent porte close. 


Entretien réalisé le 19 novembre 2013

 

 

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