Entretien avec Sally Wentworth, Vice-présidente chargée du département Global Policy Development de l'Internet Society

 

Février 2015

 

Pouvez-vous expliquer ce qu'est l'Internet Society à quelqu'un qui ne connaîtrait pas l'écosystème Internet ?

L'Internet Society (ISOC) est une organisation globale à but non lucratif fondée en 1992 par des pionniers de l'Internet. Elle a été créée dans un double objectif : celui de constituer une plateforme pour les principaux développements techniques qui amorçaient la croissance du réseau à l'échelle mondiale, et celui de promouvoir les valeurs des fondateurs de l'Internet (à savoir l'idée que la valeur du réseau était proportionnelle au nombre de personnes qui pouvaient y accéder). Ces deux valeurs fondamentales restent tout à fait d'actualité aujourd'hui, et au fil des années, nous avons élargi le spectre de nos activités en vue de promouvoir les politiques publiques qui concrétisaient cette vision d'un Internet largement accessible.

Quelle est la place de l'ISOC dans la nébuleuse des acteurs de la gouvernance de l'Internet?

De très nombreux acteurs participent à l'Internet sous ses divers aspects, et je dirais que c'est là une importante valeur ajoutée de sa gouvernance. Le rôle de l'ISOC est étroitement lié aux fonctions techniques de base grâce auxquelles les données peuvent faire le tour du monde (l'administration de l'Internet Engineering Task Force (IETF) et de l'Internet Architecture Board (IAB) étant chapeautée par l'Internet Society), c'est pourquoi nous sommes souvent considérés comme faisant partie de la communauté technique de l'Internet. Néanmoins, l'ISOC œuvre également dans le domaine des politiques publiques et de la sensibilisation et consacre une part importante de ses activités à la promotion d'Internet en tant que vecteur de développement économique et social, à l'intention des internautes et des membres de l'ISOC dans le monde entier.

On a beaucoup entendu parler de l'ICANN ces derniers temps. Quelles sont les différences entre l'ICANN et l'ISOC et quel est le lien entre les deux?

L'ICANN est l'un de nos partenaires stratégiques dans l'écosystème Internet. Nos organisations respectives interagissent beaucoup, mais nos fonctions sont différentes. Pour résumer, l'ISOC et sa communauté technique interviennent au niveau des normes et standards techniques de l'Internet, tandis que l'ICANN travaille au niveau du système mondial des noms de domaine. Malgré ces différences fonctionnelles, nous partageons de nombreux objectifs en ce qui concerne la promotion d'un Internet ouvert, y compris dans nos activités à Genève.

Comment l'ISOC est-elle financée?

Notre financement provient de sources diverses. Tout d'abord, nous recevons des fonds de nos membres, aussi bien des personnes que des institutions. Ensuite, l'ISOC est dotée d'une organisation subsidiaire qui gère les noms de domaine en « .org ». Les revenus de cette activité permettent de financer les travaux et la mission de notre organisation.

Quels sont les principaux défis qu'il faudra relever pour la gouvernance de l'Internet?

Je crois que la question centrale est de déterminer comment maintenir la gouvernance autogérée et multi-acteur qui existe actuellement. Les technologies de l'information et de la communication (TIC) se retrouvent maintenant partout, dans l'ensemble des secteurs de la société. La façon dont l'Internet s'est développé et dont sa gouvernance a évolué a été très décentralisée, innovante, et mue par des idées et des modes d'organisation nouveaux. Maintenant que cette technologie est un outil dont nous dépendons, la question est de savoir si oui ou non nous allons pouvoir laisser se perpétuer cette façon de travailler décentralisée et innovante. Il existe beaucoup de pressions de la part de diverses entités, publiques ou privées, en faveur d'une plus grande centralisation. Qu'est-ce que cela signifiera pour l'avenir de l'innovation ? De nouvelles applications et services pourront-ils toujours être développés par tout un chacun s'il faut demander une autorisation pour le faire ou si les systèmes de sécurité sont si verrouillés qu'il ne sera pas possible d'y participer ?

Quels seront les événements clés de 2015?

En 2003, le Sommet Mondial sur la Société de l'Information (SMSI) s'est tenu à Genève, suivi par une autre réunion deux ans plus tard à Tunis. En décembre 2015, une manifestation de haut niveau sur les 10 ans du SMSI sera organisée dans le cadre de l'Assemblée générale des Nations Unies à New York, dans l'objectif de faire le bilan des progrès réalisés depuis Genève et Tunis, et de déterminer quel devrait être la voie à suivre pour la communauté pour l'après-2015. Le processus lié à cette manifestation s'accélère cette année, et un certain nombre d'événements préparatoires se dérouleront à Genève dans les mois qui viennent.

Par ailleurs, en novembre, le 10ème Forum sur la Gouvernance de l'Internet (FGI) se tiendra à Joao Pessoa (Brésil). Cette réunion revêtira une importance particulère car le Forum, dont le Secrétariat est basé à Genève, a été créé dans le prolongement du Sommet Mondial sur la Société de l'Information, en 2005, et que son mandat est en cours de renouvellement pour l'après-2015.

Autre processus et débat d'importance cette année, le passage de l'Internet Assigned Number Authority (IANA) hors de la supervision du gouvernement américain, vers un modèle de gouvernance de l'Internet plus ouvert à une diversité de parties prenantes. Les acteurs de l'écosystème de la gouvernance de l'Internet effectuent un travail considérable pour déterminer comment opérer ce transfert dans de bonnes conditions, d'autant que le Gouvernement américain a fixé septembre 2015 comme date butoir pour cette transition.

Quel intérêt présente le fait d'être implanté à Genève?

L'ISOC a ouvert son bureau de Genève en 1998 ; il comptait alors deux employés. Étant donné que certaines des institutions les plus importantes du système des Nations Unies sont basées à Genève, notamment les institutions techniques qui jouent un rôle clé dans la société de l'information, la ville est devenue un point névralgique de la gouvernance de l'Internet depuis le Sommet Mondial sur la Société de l'Information de 2003. Des débats sur la gouvernance de l'Internet ont lieu partout dans le monde, mais il nous paraît très précieux de pouvoir entretenir des relations privilégiées avec les diverses entités du système des Nations Unies, avec les missions diplomatiques, ainsi qu'avec l'ICANN et d'autres acteurs non gouvernementaux, et d'assurer la liaison entre la communauté technique et un des centres majeurs relatifs aux politiques publiques de l'Internet à l'échelle internationale. Le fait que notre bureau de Genève ait pris de l'ampleur (il compte aujourd'hui 15 employés) prouve la valeur que nous accordons à notre présence dans la Cité de Calvin.

Collaborez-vous avec d'autres institutions basées à Genève?

L'ISOC est dotée d'un statut consultatif au Conseil économique et social des Nations Unies (ECOSOC), ce qui lui permet d'être largement impliqué dans tout le système des Nations Unies. Nous sommes aussi membre sectoriel de l'Union internationale des télécommunications (UIT) et nous avons de plus en plus de contacts avec les missions permanentes des pays à Genève, non seulement dans le cadre de négociations spécifiques, mais aussi concernant les travaux que nous sommes amenés à effectuer dans ces pays. Enfin, nous sommes en lien étroit avec des organisations non gouvernementales telles que la Plateforme pour la Gouvernance de l'Internet, basée à Genève (Geneva Internet Plateform).

Comment voyez-vous le rôle que les institutions relatives à la gouvernance de l'Internet basées à Genève seront appelées à jouer dans l'avenir?

Je pense que le rôle de Genève va continuer de gagner en importance. Nombre de réunions préparatoires du processus d'examen des dix ans du Sommet Mondial sur la Société de l'Information sont et seront organisées à Genève. Même si la manifestation de haut niveau se tiendra à New York en décembre 2015, les discussions qui auront lieu dans le prolongement de cet événement se feront avec la participation de nombreuses organisations basées à Genève et ailleurs. Genève s'est imposée comme un centre et un réseau précieux dans la dynamique de la gouvernance de l'Internet et semble bien placée pour continuer de jouer ce rôle à l'avenir. 

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