SdN: quels avantages économiques pour la Suisse et Genève?

 

Juillet 2012

Aujourd'hui, les archives de la Société des Nations (SdN) sont abritées dans la bibliothèque du Palais des Nations. Elles constituent une source d'information exceptionnelle, non seulement sur la SdN elle-même (1919-1946) mais également sur la période de l'entre-deux guerres, et les relations internationales de l'époque. Ces archives regroupent des documents originaux du Secrétariat de la SdN: des papiers privés de certains hauts fonctionnaires, ainsi que des fonds d'organes externes concernant notamment la reconstruction financière de l'Autriche et de la Hongrie, la Commission d'administration de la Sarre, ou encore la Commission mixte pour les échanges de populations grecque et turque.

En s'y aventurant, on peut trouver deux épais dossiers regroupant des documents datés de 1933 à 1940 traitant des avantages de l'installation de la SdN à Genève pour le canton et la Suisse. On y découvre notamment un document intitulé: "La Société des Nations et Genève - quelques considérations d'ordre économique et fiscal". Il en existe plusieurs versions, plus ou moins avancées, dont la plus récente date du 22 novembre 1938.

Une image ternie

Dès les années 30, après un peu plus de dix ans d'existence, la SdN entre dans une phase de déclin. Les différents revers qu'elle rencontre ne rassurent pas, et l'opinion publique suisse doute de plus en plus de son efficience, mais surtout que les sommes dépensées par la Confédération suisse et le canton de Genève pour son bon fonctionnement soient pleinement justifiées.

En témoigne une lettre du 11 février 1937 envoyée par Adrian Pelt, directeur de la section d'information de la SdN, adressée au Secrétaire général de l'époque, le Français Joseph Avenol. Il y est dit que depuis de longues années et d'autant plus depuis quelques temps, l'opinion publique suisse est: "[...]influencée d'une manière particulièrement pernicieuse par des campagnes de presse qui tentent de lui faire croire que la Société des Nations coûte à la Suisse des sommes considérables." Bien conscient du phénomène, Joseph Avenol demande alors la préparation d'une étude destinée à démontrer de manière factuelle que la SdN est un avantage économique certain pour Genève et pour la Suisse.

C'est ainsi qu'un document de 25 pages, "La Société des Nations et Genève - quelques considérations d'ordre économique et fiscal", est réalisé conjointement par la section d'informations et la section financière de la SdN. Dans un premier temps sous la forme d'un rapport financier, il doit être retravaillé afin d'arborer une forme plus journalistique. Cela doit renforcer son caractère non-officiel et le rendre accessible au plus grand nombre. Mais sa finalisation tarde, car les différents chiffres nécessaires à sa réalisation sont difficiles à obtenir et des retouches doivent être apportées durant plus d'un an. En novembre 1938, le Département Fédéral des Finances à Berne et le Département Cantonal des Finances à Genève, qui ont fourni des chiffres non-officiels, donnent leur accord pour la publication du document.

Comme l'indique une lettre de M. Pelt datée du 25 novembre 1938, adressée au Secrétaire général Joseph Avenol, il est prévu que cette étude soit publiée par l'Association des Intérêts de Genève (aujourd'hui Genève Tourisme), sous la forme d'une brochure produite à quelques centaines d'exemplaires. Le directeur de l'association, Paul Trachsel, semble montrer un tel enthousiasme envers ce projet qu'il signifie qu'il va très vraisemblablement en assumer les frais de publication. De plus, comme évoqué dans un projet de préface, il est envisagé que le document soit présenté comme une étude réalisée par l'Association des Intérêts de Genève avec le concours de la SdN et des autorités cantonales et fédérales, et non comme un communiqué officiel de la Société des Nations. La version de novembre 1938 est la plus récente dont nous disposions et il semblerait que ce document n'ait finalement jamais été publié.

La SdN en quelques chiffres

La majeure partie de l'étude se concentre sur les dépenses effectuées par les divers collaborateurs de la SdN et du Bureau international du Travail, ainsi que sur l'apport que représentent les rentrées d'argent générées par l'attrait de la SdN. Sont concernés: les fonctionnaires, les délégués aux sessions, les membres des missions permanentes, et les journalistes. Il est également fait mention des dépenses des différentes organisations internationales qui se seraient établies à Genève car attirées par la présence de la SdN, telles que le Bureau international de la Paix et le Bureau international d'Éducation. S'ajoutent à cela les chercheurs du monde entier venus pour consulter les ressources de la bibliothèque de la SdN et les touristes dits ordinaires.

On apprend ainsi que le nombre de visiteurs de la SdN en 1937 s'élève à 125'000 personnes, dont 25'000 étrangers. Après addition des différents chiffres, il est obtenu que CHF 29 millions sont dépensés en moyenne à Genève en une année par la SdN, et par les individus et institutions qu'elle attire. Cette somme regroupe les paiements de services rendus ou de marchandises achetées par les différents groupes évoqués plus haut. Il est à noter que CHF 16.5 millions sont dépensés par la SdN à elle seule. La partie la plus substantielle de l'étude se clôt par les importantes dépenses réalisées par la SdN pour les infrastructures, depuis son installation jusqu'en 1938, à hauteur de CHF 49 millions. Cette somme couvre l'achat de terrains, les diverses constructions, les honoraires des architectes, et la perte à hauteur de CHF 1.9 millions résultant de la vente du Palais Wilson à la Confédération suisse pour CHF 4 millions en 1936. Les dépenses du BIT incluses dans cette somme s'élèvent quant à elles à CHF 9.6 millions.

Le document décrit également les dépenses conjointes du canton et de la Confédération pour la SdN. Tout d'abord les dépenses uniques relatives aux infrastructures et aux aménagements de voies d'accès, s'élevant à un peu plus de CHF 13 millions entre 1921 et 1938. Les structures dont il est question sont: La Propriété Armleder (CHF 0.6 millions), le Palais Wilson (racheté à 50% par la Confédération et 50% par le canton) et le bâtiment destiné à abriter la Conférence du désarmement (CHF 1.5 millions). Il est précisé que la somme totale réelle s'élève à CHF 12,8 millions si l'on déduit le bénéfice retiré lors de la vente à la SdN d'une propriété du canton de Genève en juin 1938.

De trop nombreuses zones d'ombre

La contribution annuelle de la Suisse, comprenant entre autre les indemnités de séjour des délégués suisses à l'Assemblée et aux conférences, n'est pas prise en compte dans l'étude, car ne découlant pas de la présence de la SdN à proprement parler. Malheureusement, les dépenses des autorités cantonales et fédérales ne bénéficient pas de beaucoup plus de détails, si ce n'est qu'elles sont pour l'essentiel de nature non périodique et sous la forme d'investissements immobiliers. La conclusion de l'étude est qu'au vu des chiffres mis en balance, l'installation de la SdN est profitable, tant pour le canton de Genève que pour la Confédération suisse.

Ce document présente un grand nombre d'approximations: les chiffres sont pour la plupart présentés comme étant des estimations et sont quelques fois recouverts d'une correction apportée à la main. De plus, les sources ne sont jamais citées et il est souvent dit qu'il est impossible de vérifier certaines données, puisque basées sur des évaluations. Cette étude demeure toutefois des plus instructives, surtout mise en rapport avec les éléments de correspondance entre le Secrétaire général Joseph Avenol et Adrian Pelt, directeur de la section d'information de la SdN. Ce dernier ayant coordonné la réalisation du document, ses propos nous renseignent plus sur la situation de la SdN que le document lui-même. Plus que son contenu, c'est sa simple existence qui est vecteur d'information et nous révèle les efforts, même maladroits, entrepris pour redorer l'image de la SdN. 

 

Page navigator